BIOGRAPHIE

Au cours des vingt-cinq dernières années, Bertrand Carrière a su créer une œuvre photographique personnelle et variée. Son travail est caractérisé par la disponibilité du regard, une recherche de l’intime et une capacité constante à faire surgir les signes singuliers dans le réel. Ses recherches se déploient en ensembles sériels autour de la mémoire, de l’histoire et d’une proximité avec le cinéma. Son travail a été exposé au Québec, au Canada et en Europe. Il a déjà publié quatre livres de ses photographies aux éditions 400 coups: Témoin de l’ombre photographies de tournage (1995), Voyage à Domicile (1997), Signes de jour (2002) et Dieppe : paysages et installations (2006). En juillet 2002 il réalise un vaste projet installation photographique, Jubilee, où il pose 913 portraits sur la plage de Dieppe, en France. En 2004, il réalise 913, un film documentaire de 30 minutes sur ce sujet. En 2005, il reçoit le Prix de la création en région du CALQ pour la Montérégie.

Les œuvres de Bertrand Carrière sont représentées à Montréal par la Galerie Simon Blais, à Toronto par la Stephen Bulger Gallery et sont distribuées par l’agence VU à Paris.

«Procédant parfois par contamination entre les médias, j’explore les accointances entre le cinéma et la photographie, entre la fixité et le mouvement de l’image. J’observe le paysage et la nature, souhaitant donner une parole aux choses muettes. J’explore le réel pour son potentiel de fiction et ses résonances autobiographiques pour créer des images qui interrogent le monde. Je suis animé par l’idée que la photographique a le pouvoir de sacraliser l’instant et donner à ce qui fuit un côté monumental. Plus qu’un moyen, la photographie est devenue pour moi un lieu de résistance à la prolifération des images, un mpyen d’interroger le monde, à travers l’image. Ainsi, je tente de produire des photographies qui pensent et qui donnent à penser.»

PARCOURS 1981-2011

Mon travail photographique prend forme au début des années 80, profondément ancré, à cette époque, dans le tradition documentaire, inspiré par le cinéma direct québécois et la tradition documentaire américaine. Le travail en noir et blanc s’impose tout de suite comme une façon de voir le monde, de prendre une distance avec le réel. À cette période, je réalise une première série d’images, Les Amuseurs publics, qui m’amènera à observer les artistes de la rue. Suivra une seconde série, Chronique Nocturne, un regard cru, au flash direct, sur la vie de nuit à Montréal. Cette période de travail intense me conduit à suivre non seulement une démarche documentaire mais aussi, à en questionner la forme.

Les années suivantes sont marquées par un éclatement de la forme photographique et la prise en charge du JE dans mon travail. En 1982-83, je réalise un premier projet à caractère autobiographique, Carnet d’absences. Dans ce journal intime agrandi, les lettres et les collages côtoient les photographies. L’ensemble devient un échange épistolaire entre ma compagne et moi-même où le temps s’impose comme une préoccupation importante. J’y tisse les liens qui me semblent essentiels entre l’expérience publique (mon travail journalistique et documentaire), l’expérience privée avec des images de l’intimité et avec l’écrit.

En 1985 naît ma fille Cloé. Les années qui suivent seront singularisées par une approche de plus en plus intime et autobiographique (Voyage à domicile 1985-1996) où la mémoire deviendra une préoccupation centrale. Suivra Conversations avec l’invisible (1986-91), un autre journal de voyage, celui-ci à travers l’Irlande et l’Europe de l’Est, à peine six mois avant l’effondrement du mur de Berlin. Plus que jamais, la situation de l’auteur est mise en évidence. S’amorce alors des déploiements séquentiels plus complexes où s’entrechoquent les images.Je m’aperçois alors que le livre devient le moyen privilégié pour présenter mes images.

En 1990, à la suite de la naissance de ma seconde fille, Jeanne, je m’installe en Montérégie, sur la rive sud de Montréal. Participant aux nouvelles mouvances de la photographie, les années 90 sont marquées par une suite de travaux différents et parfois plus expérimentaux où la nature du médium, les formats des tirages et les supports de pellicules sont explorés. J’utilise alors des matériaux tel le Polaroïd (1984-1995) et la pellicule cinématographique dans la série Les Images-temps (1997-2001). Ces images provoquent le début d’une recherche sur l’imagerie numérique et permettent l’apparition de formats de tirages beaucoup plus grands. La nature même de l’image s’en trouve questionnée dans une mise à distance du réel engendrée par une dégradation volontaire de la structure photographique, par l’utilisation du grain hypertrophié. Dans son texte d’introduction à l’exposition, Mona Hakim écrit:

«En procédant par contamination entre les champs photographique et cinématographique, Bertrand Carrière propose certes un beau cas de paradoxe entre technologie (numérique) des images et le caractère artisanal de la caméra à manivelle. Mais chez lui, la connivence entre photo et cinéma, entre fixité et mobilité, s’attarde avant tout à contourner les apparences, à mieux courtiser l’onirisme et l’indéterminé, à générer les tensions entre fiction et documentaire. Comme s’il nous conviait ici à une lecture d’un film impossible.»

En 1995, on publie une première monographie, Témoin de l’ombre, des photographies de tournage de films et des portraits de réalisateurs. Ce projet, somme de 15 ans de travail comme photographe sur des films et de portraits réalisés pour des magazines, devient une célébration du cinéma, de ses coulisses et de ceux et celles qui le font.

Après avoir reçu une maîtrise en communications à l’UQAM et un début comme enseignant en photographie au cégep André Laurendeau, on publie une seconde monographie, Voyage à domicile en 1997 qui sera le temps fort de ma production de cette époque. Cette série d’images, marquée par l’approche autobiographique, porte un regard sur la vie intime et l’expérience de la famille. La fin de ce cycle de travaux prend la forme d’une troisième publication, Signes de jour (2002), où j’explore encore les notions du temps, mais aussi le paysage comme manifestation d’un monde intérieur, troublé par le deuil. Dans son texte d’introduction pour le livre, Martha Langford écrit:

«Les images produites à cette époque traduisent le chagrin qui habite l'artiste et le souvenir de dernières rencontres, de paroles prémonitoires et d'événements qui se précipitent. Le passé se mêle au présent dans un état de conscience qu'on appelle l'état photographique. Mais Signes de jour déploie une temporalité plus complexe encore, la possibilité pour la photographie de fixer des images que l'on pourra reconnaître après coup, comme s'il s'agissait là de présages… Le paysage et la nature morte, deux genres où s'imprime la touche humaine, sont les porteurs de ces présages. Les natures mortes de Carrière sont composées comme des détails de la nature, dans un agencement si délicat qu'un souffle de vent suffirait à les “décomposer”. Plus luxuriants, les paysages sont faits d'étagements et d'entremêlements…Les forêts et les mares que fréquente Carrière s'ornent souvent d'une figure humaine, une femme ou un enfant, dont la présence ramène l'ordre dans le chaos. Parfois, cette présence humaine n'est qu'évoquée : les pierres usées d'un cimetière abandonné où s'affiche encore la dévotion filiale; les traces humides sur la pierre comme les empreintes d'un revenant. »

Mes travaux récents m’ont permis à la fois un retour sur les aspects plus classiques du médium, mais m’ont également ouvert la porte à des approches diverses, comme le projet Jubilee (2002). Dans cette œuvre d’installation in situ à caractère historique, j’apporte avec moi à Dieppe, 913 portraits d’hommes. Ces portraits d’identité, anonymes, tentent de redonner des visages à l’histoire tristement célèbre de cette ville de France marquée par le débarquement raté des forces canadiennes en 1942. Les 913 portraits seront plantés sur la plage de galets de Dieppe le temps d’une marée, pour être ensuite repris par la mer. Cette installation pour la paix marquera un tournant décisif dans mon travail en m’offrant la possibilité d’utiliser la photographie comme matériaux périssable, à l’extérieur de la galerie, dans un contexte où l’Autre prend une part importante à l’œuvre. Je continu d’explorer les paysages arides de cette région de la Haute-Normandie en réalisant pour la première fois une série de photographies en couleur, Caux (2003).

«Bertrand Carrière s'appuie sur des formes, des architectures et des matériaux mais ceux-ci semblent sourds à toute expression possible. Le béton du mur de défense se fond dans la craie troglodyte, les flaques s'irisent d'ombres anciennes, les sentiers sont obstrués de fourrés gelés. Aucune présence dans ces paysages par défaut, mais une dramatique absence creusée dans la matière brute, celle où les fronts se cognent, comme ces falaises abruptes où butèrent mortellement les soldats canadiens. Les murs aveugles remplacent souvent le ciel absent, tourné vers les ruines comme autant de stèles, Bertrand Carrière scrute la mémoire du sol et des pierres. (...) Les témoins disparaissent, les sentiers n'ont plus d'horizon, les façades sont béantes. Le spectacle n'a plus lieu d'être, mais l'écho obsède encore les matériaux du paysage : les herbes sont folles, les pierres retournent à la terre, les parois s’écroulent, un oiseau s’effraie. Une hantise de l'absence et de l'oubli traverse toutes les images. Assumant pleinement la médiation que porte la photographie, Bertrand Carrière nous enseigne que voir les choses c'est parfois entendre leur silence.»
Didier Mouchel

Cette dernière année marquera aussi une avancée dans un nouveau territoire, celui du cinéma en tant que réalisateur de mon premier film. L’ensemble de ce projet est présenté dans 913, un film documentaire d’une demi-heure que je réalise sur la construction et la destruction de l’installation Jubilee et une observation sur le paysage de la côte dieppoise. 913 est présenté en compétition au Festival International du film sur l’art de Montréal en 2003 dans la section principale : Carrefour de la création et sera ensuite présenté au cinéma Parallèle au complexe Ex-Centris à Montréal.

«Entre symboles et rappels historiques du débarquement raté de 1942, 913 se pose comme une œuvre fragile, émouvante et très belle, sur des images et une musique vraiment inspirées.»
Odile Tremblay

J'ai ensuite travaillé avec Les éditions 400 coups comme directeur de collection (400 coups-photographie) pour la publication de monographies sur des photographes québécois contemporains. Entre 2001 et 2009, j'ai donc pu participer à la publication d'une dizaine de livres.

En 2006 j'amorce la série Lieux mêmes avec la collaboration de l'historien et conteur français Guth Desprez. Ce travail nous mènera en Picardie, dans la vallée de la Somme, dans le Nord-Pas-de-Calais en France et en Flandres Belge à la recherche de vestiges et paysages de la Première Guerre Mondiale. Le projet se divise entre des vues tirées d'un album photographique anonyme datant de la la guerre et re-photographiés aujourd'hui et des vues de paysages des champs de bataille. Le livre Lieux mêmes sera publié en 2009 aux éditions L'Instant même.

Dans ces paysages empreintes de grande noirceur, j’ai souhaité retrouver la part de lumière, cette lumière du Nord que j’affectionne tant. J’ai cherché à déjouer la stricte exactitude des faits et plutôt y exploiter la physicalité des lieux, l’horizontalité des plaines. Il y a dans ces paysages blessés, dans leur topographie toute singulière, une beauté indomptée. Après la destruction, les cris, les hurlements et les plaintes, la terre a guéri, lentement, et s’est renouvelée, la nature y ayant repris ses droits. Aujourd’hui ces paysages tragiques parlent de survie. Les arbres deviennent des personnages, témoins silencieux de ce processus de guérison, métaphores de ceux qui y sont restés.

En 2007, je réalise Ici et Réinvention d'un lieu. Ces deux séries, réalisées concurremment, sont le résultat d'une commande de la galerie Plein-Sud qui s'inscrivent dans les célébrations du 350ème de la ville de Longueuil. Le premier volet, Réinvention d'un lieu, consiste à créer 5 images qui rappellent l'histoire de la ville. Ces photographies en très grand format seront accrochées sur les murs d’édifices publics de la ville de Longueuil. Le fleuve, sa présence mais aussi son inaccessibilité le long de l'autoroute 132, joue un rôle prépondérant dans le projet.

Le second volet, Ici, présenté à la galerie Plein-Sud, examine une nature intime, autour de mon domicile et renoue avec l'esprit des immensités intimes que l'on retrouvait dans Signes de jour. Un catalogue de ce projet est alors édité.

«En effet, jamais peut-être a-t-on pu assister au sein de l'œuvre du photographe à une telle exploration des textures et des plans: toutes ces branches, réseaux, foisonnements, petites marques noires et incisives sur la surface de la neige...effet de dentelle d'une végétation luxuriante mais rude qui, avec ses camaïeux de gris, envahit le premier plan de l'image... Comme si, au moment où le récit se tait, les qualités de l'image acquéraient une toute autre importance.»
Lisanne Nadeau

En lien avec cette série de photographies, je réalise en 2009 l'installation vidéo Chemin de cendre. Cette installation à deux canaux oppose la fixité des paysages contemporains et les portraits mortuaires de la Première Guerre et le mouvement des paysages vus depuis la fenêtre d'un train.

La même année, la série Ground Level est publiée aux éditions du Centre Sagamie. Dans cette série J'explore la frontalité comme sujet, à hauteur de trottoir. Entièrement réalisé à Montréal, je photographie sur une période de 4 ans les façades de petits commerces abandonnés de ma ville. Dans son texte d'introduction, Philippe Baylaucq décrit ainsi les images de Ground Level:

«Une prise de vue, au bon endroit, à la bonne heure, au rendez-vous d’une place de stationnement libérée, le temps d’une percé, et soudain on a l’impression que la ville s’est vidée de ses passants, de ses tagueurs, de cette armée d’insouciants qui dès la première journée de l’après vie, avaient commencé à asperger, égratigner, cogner, ponctuer, frotter, éjaculer sur les visages de la rue. C’est sans pitié et pourtant c’est magnifique. Leurs entrailles protégées par leurs ceintures de chasteté, elles se sont données, en surface du moins, nues, vulnérables, disponibles comme une toile. Avec la gifle du temps et la trace des éléments, nos façades sont devenus des masques mortuaires ornés. Cette peau de béton, de verre et de bois, une bande passante magnétique où se gravent avilissements, blessures, plaies, saignements, dégoulinades. »

À l'invitation du philosophe Georges Leroux, je réalise en 2010 une série d'images en noir et blanc sur l'hiver, inspiré du Winterreisse, le cycle de 24 chansons de Frank Schubert. Le projet comporte 24 photographies qui accompagnent les 24 poèmes et les textes. Le livre Wanderer, essai sur le voyage d'hiver de Frank Schubert paraîtra en 2011.

Depuis 2006, je travaille à la construction du projet Le Capteur, un journal photographique en plusieurs volumes, où se côtoient et s’entrechoquent les différents aspects de ma production. Éliminant les barrières thématiques habituelles entre les différents pans de mes travaux, ce journal visuel crée une collection de balises visuelles, forçant des rencontres iconographiques, événementielles ou temporelles improbables.

En utilisant des motifs et des signes récurrents, je construis un territoire mental où l’ordinaire côtoie l’insolite. L’essentiel de ma démarche repose sur ce que le présent me propose, en tout moment et en tout lieu. J’utilise la structure du journal pour renouer avec le travail photo-biographique et en utilisant l’essence de ces notes photographiques pour créer une carte géo-photographique.

Le projet Après Strand prend forme en 2009 et utilise comme point de départ les œuvres que le photographe américain Paul Strand réalisa en Gaspésie en 1929 et de 1936. Au cours de ces deux voyages, Strand passa l’été en Gaspésie faisant le tour de la péninsule avec sa femme. Son travail est alors motivé par le désir de travailler sur des espaces plus vastes qu’il n’est habitué de traiter. Il cherche dans ces grands espaces une forme d’unité entre chaque élément qui les composent, dans l’avant plan jusque dans l’arrière plan et même dans la qualité des nuages des ciels qu’il photographie.

Mon projet a pour origine une invitation lancée par le conservateur Bernard Lamarche au Musée régional de Rimouski. Grâce à l'appui du Musée, j'ai pu séjourner durant plusieurs semaines en Gaspésie et voyager tout autour de la péninsule, à la recherche des lieux où Paul Strand avait photographié. Je me suis aussi librement inspiré de l'esprit de son travail.

Principalement des paysages et des vues architecturales mes images incluent aussi des portraits, un élément nouveau dans mon travail personnel. En continuité avec la pensée de Strand, j'ai voulu proposer ma vision du caractère essentiel de ce qu’est la Gaspésie aujourd’hui. Après quelques années de travail à l’étranger, j'étais réjouis à l'idée de produire un corpus d’images sur mon territoire, dans ma culture, motivé par l’absence d’exotisme.

. . .

Depuis près de vingt ans je partage ma vie entre la création et l'enseignement de la photographie au cégep André-Laurendeau. Au cours des années, j’ai pu exposer mon travail en solo ou en groupe dans des centres d’artistes et des galeries à Montréal, au Québec, au Canada, en France, au Portugal, en Angleterre et à New-York. Ces dernières années auront vu naître mon association avec la galerie Simon Blais à Montréal et avec la galerie Stephen Bulger à Toronto.

Je persiste à croire que l'édition des livres de photographies est de première importance et l'outil privilégié pour déployer l'esprit complet d'un projet photographique et le communiquer au plus grand nombre. Dans la plupart des cas, mes projets sont d'abord conçu et destinés à devenir des livres.

Je demeure animé par l’idée que la photographique a le pouvoir de sacraliser l’instant. Bien que conçue pour dénoter le réel, la photographie me permet, grâce à une approche poétique, l’accès à un monde intérieur par le truchement du monde visible. Ma pratique de la photographie oscille donc entre les rigueurs du travail documentaire et l'autobiographie comme outil de découverte du monde de soi. En utilisant des stratégies de narration, j’explore le réel pour son potentiel de fiction et ses résonances autobiographiques. Mes images de la nature tentent de donner une parole aux choses muettes. J’utilise le temps, la mémoire et l'Histoire afin de créer des images et organiser des séries d'images. Plus qu’un moyen, la photographie est devenue un lieu de résistance à la prolifération des images, un geste simple et direct pour interroger le monde, à travers l’image.

Bertrand Carrière
Mai 2011

....

Textes cités :

Philippe Baylaucq, Incidences, dans Ground Level, Éditions Sagamie, 2009.

Bertrand Carrière, Ce qui demeure, introduction à Lieux mêmes, éditions l'instant même, 2010.

Martha Langford, Présages d'immortalité, titre original Omens of immortality, introduction à Signes de jour, éditions les 400 coups, 2002.

Lisanne Nadeau, Un détachement nécessaire, Ici, œuvres récentes de Bertrand Carrière, ETC no.80 printemps 2008, p, 60 et 61.

Odile Tremblay, Coup de Chapeau, Le Devoir, 30 avril, 2004.